mardi, avril 29, 2008

La manne, la vérité, l'urgence

"[...] et c’est ce mensonge là que ne ferait que reproduire un art soi-disant «vécu», simple comme la vie, sans beauté, double emploi si ennuyeux et si vain de ce que nos yeux voient et de ce que notre intelligence constate qu’on se demande où celui qui s’y livre trouverait l’étincelle joyeuse et motrice, capable de le mettre en train et de le faire avancer dans sa besogne. La grandeur de l'art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c'était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d'épaisseur et d'imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c'est la littérature.

Cette vie qui en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas «développés». Notre vie ; et aussi la vie des autres car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique, mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini, et bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial."















Le sens est dans la forme. L'âme est dans le détail. Et la foi dans le consentement. Ayant compris et acquis tout cela il y a quelques années déjà, je me sus du même coup sauvée et condamnée. Sauvée parce que je découvris qu'on peut consacrer toute sa vie à ce qui n'existe que pour nous seuls. Condamnée parce que toute tentative de normalisation intellectuelle ou sociale de ma personne m'apparut à partir de là vaine et triste. Heureuse et solitaire. Solidaire d'idées sottes selon les économistes ou les spécialistes de géopolitique. Cet extrait de la théorie poétique proustienne se trouve dans la deuxième partie du Temps retrouvé de Marcel Proust. Je pense à présent que je suis venue à Proust, inopinément et innocemment, grâce aux réflexions de François Truffaut sur le cinéma, elles aussi absolues et extrêmes et qui me marquent au fer rouge depuis l'adolescence. Truffaut pensait en effet que le cinéma était plus important que la vie et par conséquent refusait de se mettre à table pour déjeuner, d'apprendre à conduire, de faire du ski ou de voter, par peur de manquer de temps ou d'énergie pour sa mission première qui n'était existentielle et globale qu'au regard de l'artifice nécessaire et marginal. Ces idées, inspirées de celles de Marcel Proust sur le rejet du réalisme (voir du réel tel que perçu en absolu par le quidam) ont pu me paraître absurdement dangereuses, à une époque où, plus jeune et mal dans ma peau, j'avais du mal avec la vie vraie et les étapes réelles de l'existence réelle. J'avais alors eu peur de plonger dans une schizophrénie qui aurait aggravé mon cas en psychiatrie parce qu'à dix-neuf ans j'étais déjà terriblement lucide (au sens où la névrose l'entend).

À présent que la vie m'apparaît largement supportable et que je suis très heureuse de vivre, je revendique avec passion et honneur ces idées fortes. La fantaisie vitale et grandiose qui gagne le créateur semble en effet l'essence même de sa réalité ; le sens dans la forme et l'âme dans le détail. La sœur de Virginia Woolf expliquait ainsi à ses enfants que leur tante avait de la chance parce que, grâce à ses personnages, elle vivait plusieurs vies simultanées. Le problème réside sans doute dans le fait que, comme Proust ou Truffaut, elle n'en avait bien qu'une et une seule, qui n'était pas celle qu'on prêtait à sa personne mais bien celle de ses personnages. Marcel ne donnait pas cher de sa vie, immensément plus de son œuvre. Et Nicolas de Staël dont j'affiche l'un des tableaux splendides et raisonnés dans ce post, s'autorisait à coup sûr le même genre d'idées absolues mais n'a sans doute -d'après la lettre qu'il a laissé- pas supporté de ne pas savoir les exploiter jusqu'au bout.

9 sursaut(s) d'esprit critique:

jean-philippe a dit…

Tout d'abord ...bravo pour ce texte que je trouve magnifique ! Un bel hommage à la littérature et à ce qu'elle apporte dans notre vie , dans notre façon de grandir chaque jour . Cette soif de connaissance qui dure toute la vie ne serait pas comblée sans les mots des grands auteurs comme Proust ou Flaubert ou Céline (en oubliant les écrits nauséabonds ) et tant d'autres ...merci aussi d'avoir évoqué François Truffaut qui reste pour moi un grand peintre de l'amour et du marivaudage humain dans le 7ème art !

Holly Golightly a dit…

Je lis ce premier billet et je suis pétrifiée. Je me reconnais dans ces mots.
Surtout ceux-ci : "Sauvée parce que je découvris qu'on peut consacrer toute sa vie à ce qui n'existe que pour nous seuls. Condamnée parce que toute tentative de normalisation intellectuelle ou sociale de ma personne m'apparut à partir de là vaine et triste. Heureuse et solitaire."
Beau et juste.
Complètement en harmonie avec ce billet, je suis.
Et puis Truffaut et moi, c'est une grande histoire d'amour...

Hussard 82 a dit…

Merci pour vos messages tendres bloggeurs. Truffaut c'était la révélation de mes 16 ans et je n'en suis jamais revenue. Il faut que j'en parle plus souvent sur Hussard_82, mais ce qui est rare nous est cher et par conséquent discrètement précieux.

Quels sont vos films ou vos passages préférés chez François T ?

Christophe a dit…

de toute façon, Holly Golightly ne peut être qu'éminemment sympathique même si éventuellement vénale.

Thierry Marignac a dit…

" Je declare toujours en fermant,
Les yeux, des que se serre mon cour :
la vie est illusion qui par instants
Enlumine le mensonge de bonheur"
Serguei Essenine

(moins bien rime et sur un ordi amerlock, depourvu d'accents et de e dans l'eau, version TM)

Hussard 82 a dit…

superbe

Holly Golightly a dit…

De Truffaut, j'aime tout, même les films moins prisés des critiques. Mes préférés justement sont La chambre verte, L'homme qui aimait les femmes et Les deux anglaises et le continent. Truffaut fait partie de ma vie. Intensément. A noter que Charles Denner est mon "héros".

A Christophe que je ne connais pas : quelle Holly ? Celle de Capote ou celle de Blake Edwards ?

Hussard 82 a dit…

presque idem. je remplacerai La Chambre Verte (effectivement le plus grand échec commercial de sa carrière) par L'Histoire d'Adèle H.
je suis généralement fan de ce qu'il a fait dans les années 70. Avant c'est encore pas mal sous influence, Hitch et Ernst Lubitsch. Mes préférés sont L'Homme qui aimait les femmes, Les Deux Anglaises et La femme à côté.
je suis venue à Truffaut à cause de son visage. J'ai vu une photo de lui quand j'avais 16 ans et j'ai voulu connaitre sa vie. ce n'est qu'après que j'ai vu ses films. j'ai donc une approche particulière. j'aime ses yeux avant ses plans. et comme souvent lorsque l'on tombe amoureux, je me suis mise à trouver tout ce qu'il faisait hors de toute suspicion de facilité artistique. en un mot, irréprochable. à cause d'un seul regard brûlant.
Merci de la venue sur ces pages. je vais parler plus de truffaut ici mais ça demande de l'application.

Christophe a dit…

n'ayant pas lu le livre, je ne connais que la Holly de Blake Edwards. autrement dit Audrey Hepburn.

ha, Moon river...