Mme Verdurin, souffrant pour ses migraines de ne plus avoir de croissant à tremper dans son café au lait, avait obtenu de Cottard une ordonnance qui lui permettait de s’en faire faire dans certain restaurant dont nous avons parlé. Cela avait été presque aussi difficile à obtenir des pouvoirs publics que la nomination d’un général. Elle reprit son premier croissant le matin où les journaux narraient le naufrage du Lusitania. Tout en trempant le croissant dans le café au lait et donnant des pichenettes à son journal pour qu’il pût se tenir grand ouvert sans qu’elle eût besoin de détourner son autre main des trempettes, elle disait: « Quelle horreur! Cela dépasse en horreur les plus affreuses tragédies. » Mais la mort de tous ces noyés ne devait lui apparaître que réduite au milliardième, car tout en faisant, la bouche pleine, ces réflexions désolées, l’air qui surnageait sur sa figure, amené probablement là par la saveur du croissant, si précieux contre la migraine, était plutôt celui d’une douce satisfaction."
Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Folio Gallimard, page 107.mercredi, avril 16, 2008
Memento Mori chez les Verdurin : le naufrage du Lusitania
"Ils pensaient, en effet, à ces hécatombes de régiments anéantis, de passagers engloutis, mais une opération inverse multiplie à tel point ce qui concerne notre bien être et divise par un chiffre tellement formidable ce qui ne le concerne pas, que la mort de millions d’inconnus nous chatouille à peine et presque moins désagréablement qu’un courant d’air.
J'ai relu avec émotion cet extrait génial, témoin sans pitié du grand foutage de gueule des bourgeoises dans leurs salons loin des combats de la première guerre mondiale. C'est absolument délectable. À lire également, ces deux articles analysant ce passage :
Régiment(s) :
Histoire,
IN ILLO TEMPORE,
LITTERATURE,
Marcel Proust,
Roman
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8 sursaut(s) d'esprit critique:
il me semble qu'ici Proust pointe ici la désincarnation des informations relatées dans un journal, les milliers de morts réduits a l'état de chiffre, plus que le manque de sensibilité de la bourgeoise (plus pour longtemps) Mme Verdurin.
pad tout à fait d'accord. il se fout bien de la gueule des Verdurin je pense. Surtout en ce qui concerne l'ordonnance pour obtenir un croissant.
20 ème siècle.
Staline disait aussi que la mort d'une personne est une tragédie, et la mort de dix mille une statistique.
c'est marrant que vous ayez été à ce point plus sensible que moi au côté désincarnation des informations. moi quand j'ai lu et mis en ligne cet extrait, j'ai surtout trouvé ça très drôle, cette façon qu'à notre auteur d'évoquer le confort matériel et sournois de Mme Verdurin. comment expliquer cela ? peut-être parce que vous êtes des hommes et moi une femme ?(principe causal très bidon, mais je fais un effort pour comprendre cette divergence).
bien à vous, H_82
merde, pleins de fautes...
tant pis, mille excuses.
Je dirai que pour moi c'est une façon de parler de quelque chose, puisque la bourgeoise Verdurin, je m'en fous. C'est mon problème avec Proust d'ailleurs, ses personnages ses histoires ses sensations me sont parfaitement indifférentes, alors je n'ai lu qu'un amour de Swann pour voir. La fin d'un monde, ça peut être très ennuyeux.
Tiens en parlant de compagnon (Antoine) il est disponible comme ça en podcast sur le site du Collège de France, ce qui n’est pas peu…
http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/lit_cont/index.htm
http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/lit_cont/p1184770097322.htm
génial, merci bp !
après l'avoir détesté en licence (hautain et chiant à première vue)je me suis mise à bop l'aimer. non pour lui (tjrs aussi hautain) mais pour ce qu'il raconte en cours et ce qu'il écrit dans ses livres.
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